Un bien étrange instrument
Menons l’enquête au pays des anges musiciens.
La cathédrale du Mans contient, entre autres merveilles, une chapelle peinte en 1377 de fresques murales et représentant quarante-sept anges musiciens dont quinze jouent d’un instrument. Une thématique assez classique ; emmenez-y des enfants, ils s’amuseront volontiers à reconnaître les différents instruments et à les nommer à leur manière.
Cependant, l’un d’entre eux (voir illustration ci-dessus) échappera à leur sagacité… et pour cause : on dirait que l’ange en question a confondu la louange divine avec une soirée jeux de société, en y apportant son plateau de jeu d’échecs !
L’hypothèse d’une touche d’humour du peintre est bien vite éliminée car on remarque la présence d’un second ange portant un échiquier, cette fois représenté sur un vitrail de la baie nord de la cathédrale (1430-1435).
La conclusion s’impose : cet échiquier est donc réellement un instrument de musique. Comment se jouait-il ? Il semblerait, même si les spécialistes ne sont pas tous d’accord, que ce soit un instrument à cordes frappées. Il émettait un son doux et étouffé, et servait sans doute à donner la note aux chanteurs, car son manque de volume lui interdisait d’être joué en solo.
La raison du motif en damiers demeure un mystère : simple décor ou mécanisme plus complexe, cachant des calculs et algorithmes ? La musique était alors une science très liée aux mathématiques. On sait que la symbolique du damier est présente dès le XIIIe siècle. Le pape Innocent III écrit par exemple :
« Le monde ressemble à l'échiquier quadrillé noir et blanc, ces deux couleurs symbolisant les conditions de vie et de mort, de bonté et de péché »
Cet instrument fut rapidement abandonné à la suite du développement du clavecin, plus sonore, qui utilise la technique de la corde pincée. Les cordes frappées furent donc mises de côté… jusqu’à leur grand retour au XVIIIe siècle avec le piano-forte, instrument romantique par excellence, et dont le règne perdure encore de nos jours.
L’échiquier eut donc une utilisation très réduite tant temporellement que spatialement, puisque les deux seules représentations qu’on en connaît se trouvent au Mans et sont séparées de moins de 60 ans. Une curiosité qui n’a pas encore livré tous ses secrets !
Bibliographie : Nicolas Meeùs, L’Échiquier.



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