Maria Youdina, pianiste et orthodoxe sous Staline
La Russie soviétique était athée et prônait une culture strictement contrôlée par les autorités. Pourtant, Maria Youdina a su garder sa liberté à la fois comme artiste et comme chrétienne.
«Si vous voulez contrôler un peuple, commencez par contrôler sa musique », écrivait le philosophe grec Platon dans La République. Le régime soviétique, après la révolution de 1917, s’est empressé d’appliquer cet adage, en exerçant une pression importante sur tous les compositeurs et musiciens. Toute suspicion de « formalisme petit-bourgeois » entraîne les pires punitions, dans un climat de grande méfiance à l’égard de la « musique nouvelle » accusée d’être à la solde de l’ennemi occidental. C’est dans ce contexte difficile que Maria Youdina, née en 1899, doit construire sa carrière de pianiste.
Issue d’une famille juive, elle a reçu une excellente formation musicale auprès des meilleurs professeurs, et ses camarades de classe s’appellent Chostakovitch et Sofronitsky. Sa vie est éclairée par sa conversion à la religion orthodoxe en 1919. Elle s’intéresse de près à la théologie et admire tout particulièrement la figure de saint François d’Assise, dont elle essaie d’imiter les vertus. Elle souffre de l’éloignement de ses amis musiciens passés à l’Ouest, mais essaie de vivre chrétiennement là où elle est. Elle écrit ainsi à Pierre Souvtchinsky, critique musical russe émigré à Paris :
« Ne possédant aucune vertus (pas même
fransiscaines !), j’ai depuis longtemps pris conscience, le destin voulant
que je sois privée de contacts directs avec ceux qui à l’étranger me sont
spirituellement chers et proches (par l’art, la pensée et l’action), qu’il me
faudrait peu à peu m’orienter vers une nouvelle façon de ‘‘servir mon prochain’’. »
Maria enseigne au
conservatoire de Pétrograd, dont elle est licenciée en 1930 à cause de ses
convictions religieuses. Elle est alors très pauvre, mais ne s’en plaint
pas : « Je suis quelqu’un de modeste, je vis dans une mansarde,
mon habillement est démodé… J’ai tant l’habitude de vivre dans
l’ombre ! » Elle subit également plusieurs interdictions de scène
car elle fait son signe de croix avant de se mettre au piano et cite des poètes
chrétiens, mais elle retrouve finalement une place de professeur au célèbre
conservatoire Tchaïkovski de Moscou en 1936.
Jamais elle ne renonce à
clamer sa foi, y compris devant les plus grands… jusqu’à Staline lui-même, dans
un épisode savoureux que voici : le dictateur ayant entendu à la radio l’interprétation
d’un concerto de Mozart par Maria Youdina, il est ému aux larmes et demande à
se procurer le disque. Le studio travaille toute la nuit à un enregistrement de
l’œuvre et Staline, satisfait, décide de donner 20 000 roubles à la
pianiste en récompense. Maria, pour seul remerciement, lui écrit qu’elle
donnera cet argent à son Eglise pour prier pour son âme en raison des crimes
qu’il a commis contre le peuple russe ! Cette immense audace est portée
par une foi inébranlable prête à tous les sacrifices.
Son seul réconfort est d’avoir parfois accès à la production musicale de ses contemporains, qui lui manque tellement, car elle se sait isolée du bouillonnement créatif du début du XXe siècle. Elle ne cache pas sa joie en 1959 quand les règles sont un peu assouplies : « Vous n’ignorez pas que, pendant des années, la musique nouvelle n’a pas été exécutée chez nous… Un intérêt considérable s’est accumulé, un intérêt pour ainsi dire chauffé à blanc. Je brûle d’envie ne serait-ce que d’entendre ces œuvres, à plus forte raison de les jouer. » On comprend la frustration qui l’a accompagnée tout ce temps, elle l’artiste si virtuose, forte et profonde ! Exigeante, elle veut donner un sens spirituel à tout ce qu’elle fait. Elle se ressource auprès d’amis écrivains, architectes, philosophes ou théologiens, toujours désireuse d’élargir son art, ce qui rend ses interprétations très personnelles. Maria meurt en 1970 dans l’anonymat, sans avoir vu la fin du régime soviétique. Ì
🎧 A écouter : Maria Youdina joue Schubert

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