Le printemps à Manderley

Un extrait de Rebecca (Daphné du Maurier) que j'aime beaucoup pour sa description des fleurs qui s'épanouissent au printemps. Vous pouvez cliquer sur certaines pour les retrouver dans l'Herbier de Gallica.


« Il ne dit rien de sa vie là-bas, ne donna aucun détail personnel, mais il m’expliqua comme le soleil s’y couchait, les après-midis de printemps, déposant des reflets sur le promontoire. La mer ressemblait à de l’ardoise, encore froide après le long hiver, et du haut de la terrasse on percevait le clapotis de la marée montante dans la petite baie. Epanouies, les jonquilles dodelinaient sous la brise du soir, têtes dorées perchées sur des tiges filiformes, et on avait beau en cueillir à foison, il n’y avait pas moyen d’en éclaircir les rangs : elles étaient massées telle une armée, réunies en ordre serré. Sur un talus au-dessous des pelouses, on avait planté des crocus, jaune d’or, roses et mauves, mais à cette période ils s’étiolaient déjà, recroquevillés et diaphanes, tels les anémiques perce-neige. La primevère était plus grossière : brave créature sans prétention, elle jaillissait dans les moindres recoins comme une mauvaise herbe. Il était encore trop tôt pour les jacinthes sauvages : leurs fleurs étaient encore cachées sous les feuilles de l’année précédente, mais lorsqu’elles surgissaient, éclipsant la modeste violette, elles étouffaient même les fougères du sous-bois et, de leur couleur, elles réussissaient à défier le ciel.

Il n’était pas question de les rapporter dans la maison, confiait-il. Fichées dans des vases, elles devenaient pâles et molles, et pour les voir au summum de leur beauté il fallait se rendre dans les bois en fin de matinée, vers midi, quand le soleil était haut. Elles exhalaient une odeur de fumée un peu âcre, comme si une sève sauvage circulait dans leurs tiges, piquante et juteuse. Les gens qui cueillaient les jacinthes étaient des vandales, il l’avait interdit à Manderley. Parfois, en roulant dans la campagne, il apercevait des cyclistes avec d’énormes gerbes attachées à leur guidon, les fleurs agonisantes perdant déjà leur éclat, les tiges massacrées pendillant nues et souillées. »



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