L'illusion du mouvement
Comment peindre le mouvement ? Le peintre Théodore Géricault a trouvé une solution étonnante !
Passionné de chevaux, Théodore
Géricault les représente souvent en portrait ou en action, comme ci-dessus
durant une course : Le Derby d’Epsom
(1821). Les jockeys cravachent les chevaux lancés à pleine vitesse, le cou
tendu vers l’avant et les pattes déployées à leur maximum. La scène semble
extrêmement réaliste, l’anatomie des chevaux est parfaitement représentée, on
les entend presque galoper !
Et pourtant, attardons-nous
un instant sur leur position : ne remarquez-vous pas un détail
étrange ? Oui, les chevaux ne touchent pas terre, ils lévitent au-dessus
du sol ! Dans la vraie vie, en relevant les quatre pattes de cette
manière, ils seraient tout simplement retombés sur le ventre… une telle
position est donc complètement improbable !
L’étude des mouvements est
venue tardivement, avec l’invention de la photographie. Les zoopraxographies
(décomposition en images du mouvement d’un être vivant) de Eadweard Muybridge
(1878) montrent clairement que le seul moment où les quatre pieds du cheval
quittent simultanément le sol correspond au regroupement des postérieures avec
les antérieures : jamais les quatre pattes ne sont ensemble en extension.
Mais alors, pourquoi cette
position totalement irréaliste du tableau de Géricault nous semble-t-elle aussi
naturelle et pleine de vie ? C’est le sculpteur Auguste Rodin qui nous
donne la clé dans ses Entretiens sur
l’Art (1911). La photographie d’un cheval au galop ne peut pas donner ce
résultat, et pourtant elle ne rend pas l’illusion du mouvement car elle n’est
qu’un arrêt sur image :
« Je crois bien que c’est
Géricault qui a raison contre la photographie, car ses chevaux
paraissent courir : et cela vient de ce que le spectateur, en les
regardant d’arrière en avant, voit d’abord les jambes postérieures accomplir
l’effort d’où résulte l’élan général, puis le corps s’allonger, puis les jambes
antérieures chercher au loin la terre. Cet ensemble est faux dans sa simultanéité
; il est vrai, quand les parties en sont observées successivement et c’est
cette vérité seule qui nous importe, puisque c’est celle que nous voyons et qui
nous frappe. »
L’artiste utilise des subterfuges pour
donner l’effet désiré (ici l’impression de vitesse), aux dépens de la
vraisemblance, et paradoxalement le résultat est plus naturel qu’une
représentation « documentaire ». C’est là tout son génie !

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