Roxane, ou la précieuse amoureuse


Dans la célèbre pièce de théâtre Cyrano de Bergerac sortie en 1897, le personnage de Roxane m’a toujours étonnée. Dès le départ, elle est présentée comme une précieuse, belle et intelligente mais également capricieuse et manipulatrice. Elle se sert par exemple des souvenirs d’enfance qui la lient à son cousin Cyrano pour lui demander la protection de son bien-aimé Christian de Neuvillette :

« Oh, n’est-ce pas que vous allez me le défendre ?
J’ai toujours eu pour vous une amitié si tendre. »

Et pourtant, elle fait fausse route, obnubilée par l’apparence physique, et n’écoute pas les mises en gardes de son ami.

- CYRANO.
…Ma pauvre enfant, vous qui n’aimez que beau langage,
Bel esprit, — si c’était un profane, un sauvage.

- ROXANE.
Non, il a les cheveux d’un héros de d’Urfé !

- CYRANO.
S’il était aussi maldisant que bien coiffé !

- ROXANE.
Non, tous les mots qu’il dit sont fins, je le devine !

- CYRANO.
Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine.
— Mais si c’était un sot !…                                   

- ROXANE, frappant du pied.
                                Eh bien ! j’en mourrais, là !

Elle s’imagine qu’il a de l’esprit pour s’autoriser à l’aimer, ce qui ouvre la porte à une terrible imposture.

- CHRISTIAN.
Roxane est précieuse et sûrement je vais
Désillusionner Roxane !                           

- CYRANO, regardant Christian.
                                   Si j’avais
Pour exprimer mon âme un pareil interprète !

- CHRISTIAN, avec désespoir.
Il me faudrait de l’éloquence !                           

- CYRANO, brusquement.
                                                   Je t’en prête !
Toi du charme physique et vainqueur, prête-m’en :
Et faisons à nous deux un héros de roman !

Roxane se laisse prendre au piège et s’ouvre peu à peu au véritable amour. Découvrant la joie d’être aimée, elle devient même courageuse jusqu’à braver les dangers du champ de bataille pour revoir son bien-aimé. L’infortuné Christian meurt dans ses bras, elle prend alors le deuil et se retire dans un couvent, fidèle au souvenir de celui qui fut son mari.

Commence pour elle une nouvelle vie, tendre et discrète, elle qui fut la vedette des salons, admirée pour sa beauté et recherchée pour son esprit. Son cousin lui rend des visites quotidiennes, égayant sa retraite par un doux empressement dont elle comprend enfin la nature, le dernier jour, quand Cyrano mourant lui récite la dernière lettre de Christian – qu’il avait en réalité lui-même rédigée. Elle réalise toute cette « généreuse imposture » et regrette amèrement sa légèreté…

- ROXANE.
J’ai fait votre malheur ! moi ! moi !                               

- CYRANO.
                                                    Vous ? … Au contraire !
J’ignorais la douceur féminine. Ma mère
Ne m’a pas trouvé beau. Je n’ai pas eu de sœur.
Plus tard, j’ai redouté l’amante à l’œil moqueur.
Je vous dois d’avoir eu, tout au moins, une amie.
Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.

Ainsi, le personnage de Roxane, apparemment secondaire, est la clé de compréhension des relations entre les hommes qui gravitent autour d’elle. Elle mûrit et se transforme au cours de l’histoire, et la pauvre peut alors conclure avec amertume : 

« Je n’aimais qu’un seul être et je le perds deux fois ! »


Les photographies sont issues du très beau film réalisé par Jean-Paul Rappeneau et sorti en 1990. Cyrano et Roxane sont joués par Gérard Depardieu et Anne Brochet.


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